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Editions LiterNet  Sageata  Photographie & arts plastiques

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Cosmin Bumbuţ, Tudor Mavrodin: Terre tordue

ISBN: 973-8475-77-5
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Les terres de Bumbuţ
Alina Andrei
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Le long chemin entre la ville et la forêt, entre les hommes et le désert, l'appareil photo pendu tel un boulet autour du cou, n'est qu'une évasion vers un meilleur. Chemin - évasion. Cliché! Un cliché peut-être, mais pourquoi dirions-nous John alors qu'il est Ion? Pour jouer l'original? Non... Ce n'est pas le cas. Je fais bien sûr une supposition, puisque je n'ai aucune idée du moment où ces images ont été prises, je ne connais pas personnellement l'auteur, je ne sais ni s'il est sociable ou morose, ni s'il aime davantage les boulots que les peupliers, je sais simplement qu'il photographie diablement bien les gens (pardon pour le mot "diablement »), et, comme disait, il y a trois ans, un homme de métier, « il faut en avoir dans les pantalons pour faire des photos comme lui », ce qui n'exclut pas le fait que j'ai le droit de dire ce qui me passe par la tête en les regardant, sans pour autant donner de verdicts. Je ne suis pas critique (une espèce énervante qui s'arroge le droit de dire « un tel a voulu montrer que... l'artiste a ressenti... », comme si on pouvait entrer dans le cerveau et l'intimité du photographe / peintre / écrivain, pareillement à un film d'horreur, d'un goût douteux). Bon.

Je vous dirai maintenant ce que je vois dans ces photographies... Ou je commencerai plutôt avec ce que je ne vois pas... Je ne vois pas de gens. Ce qui est plutôt bien, car lorsque j'en ai assez des bétons, heurts, voitures qui klaxonnent, portables, passants qui te poussent avec les coudes, jurons, chansonnettes à la gomme, je repose mon regard sur un arbre squelettique et fléchi, égaré dans une station de bus. Les arbres, quand ils sont nombreux, signifient repos en plus pour les yeux, car on le sait, là où il y a une forêt, il n'y a pas d'hommes, sauf par malchance, mais en petit nombre (voyageurs, gardes forestiers, paysans cherchant du bois, bourlingueurs). Et ils ne sont pas tous au même endroit, mais dispersés parmi les arbres. Disons que l'on a la chance de tomber sur quelqu'un après 1000 arbres. C'est cela qui est bien.

Mais c'est également mal (pardonnez-moi l'inconstance). Ces paysages ont le grand désavantage de ne pas y inclure les portraits de Bumbuţ, ces visages qui, après l'impression sur la pellicule, deviennent tout à coup fascinants, si bien que je les absoudrais de tout péché simplement parce qu'ils sont bien rendus sur le papier.

Pourquoi est-ce encore bien... parce que ses paysages me reposent aussi les oreilles. Ils ne m'inspirent pas des sons stridents, mais seulement du silence. Silence. Froid, mais sans geler, ou alors juste un peu, le bout du nez et les oreilles, et tirer mieux encore sur la cigarette. La voiture attend au bord de la route, et il y fait chaud, à cause du radiateur qui ronronne, et tu restes dehors, les bottes sur les sillons des champs, regardant les arbres au loin, squelettiques, et les oiseaux comme des petits points. Il y a là une clôture en bois que j'aime énormément, comme si c'était moi qui l'avait faite, à supposer que je sois capable de mettre ensemble quelques branches fines, brunes, inondées de soleil, juste ce qu'il faut pour ne pas s'effondrer par terre. Sur cette glace, avec des brins d'herbe sortis de l'eau, dans la nuit, les biches s'avancent, assurément, et sous la couche fine il y a des poissons grands comme le petit doigt, et des grenouilles endormies jusqu'au printemps. Cela ne me dérangerait pas si elles se mettaient à croasser, car leur bruit n'est pas un bruit à proprement parler, mais c'est encore un silence béni, sans paroles stridentes, sans cris et hystéries. Sourire niais, celui du bonheur hébété, je regarderais la ligne dorée de la chaussée, du haut de la terre saupoudrée de neige, un bout de tronc d'arbre, juste penché pour mieux faire de l'ombre. Comme si, avant, il avait été droit, tel un soldat au garde-à-vous, et je l'aurais plié un peu, du doigt, vers la gauche, pour que son ombre se prélasse vers moi, un peu de travers. Cette neige bleue est trop propre, on a envie d'y enfoncer les doigts, ou un long bâton, avec lequel on écrirait quelques mots tordus, qui étonnent les paysans arrivés là par hasard. Je ne sais quoi. Un poème blanc, absurde, un vers d'un chant de Noël, le commencement du Notre Père... Ou bien non. J'essayerai de faire l'apologie du silence, à travers les mots, bien sûr, mais pas prononcés à haute voix, plutôt écrits au bâton sur ces collines enneigées. D'aucuns ont ramassé des fortunes en vendant des enregistrements de chants d'oiseaux exotiques, cris de dauphins, chutes d'eau ou tempêtes, et cela ne peut que m'agacer. Pourrait-on enregistrer sur une bande les arbres qui laissent tomber leurs feuilles sur la terre gorgée d'herbes pourries, glands et traces de sabots? Ce serait un blasphème. C'est une idiotie que d'écouter quelque chose de la sorte au bureau, devant l'écran de son ordinateur, quand tout le monde vous demande d'être productif. Normalement, lorsque l'on est assis sur les dunes de neige, personne ne vous dit mot dans le dos, personne ne vous presse à faire quelque chose.

Mieux vaut se mettre en marche, monter dans un train ou en voiture, arriver dans le désert fait de morceaux de terre gelée mais pas morte, et se gaver de silence jusqu'au refus, jusqu'à oublier qu'après les arbres il devrait y avoir un village, et après le village une ville. Le clic de l'appareil est aussi un silence béni. Pas besoin de lui répondre avec un oui, non, peut-être, bah, bof. Jusqu'à en avoir marre du silence et des clôtures absurdes qui n'entourent rien, et rentrer quand bon vous semble. Après une halte, il faut à nouveau suivre la chaussée sinueuse, à toute allure, éventuellement sans regarder en arrière.

Si tu as un ami, il serait bien de l'amener dans ces photographies. Pour qu'il jouisse aussi de ce silence, de l'air vivement frais, tel une eau gazeuse qui te donne des fourmis jusque dans les narines, et s'il craint le désert sans hommes, appâte-le avec une maisonnette en bois, cachée quelque part, où il puisse trouver des tartes chaudes au fromage (le fromage des vaches qui ont brouté l'herbe des photos), du café chauffé sur le poêle par une bonne petite mamie qui sait raconter des histoires encore meilleures que celles de Vasile Voiculescu. Et un papy sur le divan, la bouteille d'eau-de-vie bien planquée, pour ne pas que la mamie la voie.

Si tu as un ennemi, qui cause tout le temps comme un moulin à paroles, haletant dans ton dos, amène-le aussi par là-bas, quelque part, aux cinq cents diables. En été, pour qu'il ne crève pas de froid. Attache-le à un arbre (par le pied, pour qu'il puisse bouger un peu, comme un chien en laisse). Donne-lui de quoi manger, boire, des couvertures, ensuite va-t-en pour quelque temps. Pour son bien, il est sain de le laisser se parler tout seul, ensuite faire des discours pompeux à l'arbre auquel il est lié, à d'autres troncs avec des branches et des feuilles, gueuler sur les oiseaux qui tournent au-dessus de sa tête, les écureuils, cracher son venin sur le hérisson et les taupes. Pendant quelques heures, il sera furieux à cause de son impuissance, ensuite joyeux, en s'imaginant en détail le mal qu'il va te faire lorsqu'il sera libre, il hurlera comme un forcené, pour entendre sa propre voix. Quelques nuits et quelques jours plus tard, il apprendra à aimer le silence, à jouir des feuilles, du broutement des vaches, des coucous et des cailles. Une fois libéré, il parlera bien moins. Cependant, avant de passer à un tel acte radical, tu pourrais lui offrir ces photographies. Ou lui dire de se mêler de ce qui le regarde, de penser qu'il est poussière, et qu'il retournera dans la poussière. Peut-être y comprendra-t-il quelque chose.

(Version française par Luiza Palanciuc)


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